Carnet Spirituel n°60 :
«Contemplata aliis tradere »

Éditorial 

Retraite – Contemplata aliis tradere

Tel était le titre donné par le Père à cette série de prédications. Il s’agit d’une retraite à des dames, vous le reconnaîtrez facilement, mais les messieurs peuvent tout à fait – doivent même sans doute – en tirer la substance, que je résumerais par cette formule qui revient plusieurs fois : S.O.S. Sauvez vos âmes ! Par pitié pour vos âmes, par pitié pour le monde… sauvez vos âmes ! Ne soyez pas des chrétiens d’eau tiède, mais des chrétiens ardents, des âmes de feu, capables non seulement de se garder du péché du monde, mais aussi de le convertir.

Le monde est dans un tel état aujourd’hui que ce qui pouvait suffire hier pour sauver son âme ne peut plus suffire ! Lorsque la société conservait encore quelque chose de chrétien, dans ses traditions, ses coutumes, ses mœurs, même à défaut de lois chrétiennes, il était encore possible de se laisser porter sans trop forcer ! Ce n’est plus possible aujourd’hui : qui ne réagit pas de façon active pour hisser son âme et sa vie à un niveau supérieur sera inévitablement emporté tôt ou tard dans le tourbillon dévastateur d’un monde qui refuse Dieu et Jésus-Christ.

Je relisais il y a peu de temps quelques pensées de Bernanos. Dans le « journal d’un curé de campagne », ce pauvre petit curé se fait ces réflexions qui passent trop souvent inaperçues : « Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l’illusion d’une véritable destinée. Il paraît qu’au cours de la dernière guerre, de petits employés timides se sont révélés peu à peu des chefs ; ils avaient la passion du commandement sans le savoir. Oh ! certes, il n’y a rien là qui ressemble à ce que nous appelons du nom si beau de conversion – convertere – mais enfin, il avait suffi à ces pauvres êtres de faire l’expérience de l’héroïsme à l’état brut, d’un héroïsme sans pureté. Combien d’hommes n’auront jamais la moindre idée de l’héroïsme surnaturel, sans quoi il n’est pas de vie intérieure ! Et c’est justement sur cette vie-là qu’ils seront jugés : dès qu’on y réfléchit un peu, la chose paraît certaine, évidente. Alors ? … Alors dépouillés par la mort de tous ces membres artificiels que la société fournit aux gens de leur espèce, ils se retrouveront tels qu’ils sont, qu’ils étaient à leur insu – d’affreux monstres non développés, des moignons d’hommes. »

Dans une conférence faite à Tunis en 1947, Bernanos reviendra sur cette même idée : « S’engager tout entier … Vous le savez, la plupart d’entre nous n’engagent dans la vie qu’une faible part, une petite part, une part ridiculement petite de leur être, comme ces avares opulents qui passaient, jadis, pour ne dépenser que le revenu de leurs revenus. Un saint ne vit pas du revenu de ses revenus, ni même seulement de ses revenus, il vit sur son capital, il engage totalement son âme. C’est d’ailleurs en quoi il diffère du sage qui sécrète sa sagesse à la manière d’un escargot sa coquille, pour y trouver un abri. Engager son âme ! Non ce n’est pas là simple image littéraire. Il ne faudrait même pas la pousser très loin pour lui donner une signification sinistre. Dans son récent livre, les Problèmes de la vie, l’illustre professeur à l’Université de Genève, M. Guyénot, reprend la distinction entre le corps, l’esprit et l’âme. Si l’on admet cette hypothèse, que saint Thomas ne repousse pas, on se dit avec épouvante que des hommes sans nombre naissent, vivent et meurent sans s’être une seule fois servi de leur âme, réellement servi de leur âme, fût-ce pour offenser le bon Dieu. Qui permet de distinguer ces malheureux ? En quelle mesure n’appartenons-nous pas nous-mêmes à cette espèce ? La damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée, encore soigneusement pliée en quatre, et gâtée comme certaines soies précieuses, faute d’usage ? Quiconque se sert de son âme, si maladroitement qu’on le suppose, participe aussitôt à la Vie universelle, s’accorde à son rythme immense, entre de plain-pied, du même coup, dans cette communion des saints qui est celle de tous les hommes de bonne volonté auxquels fut promise la Paix, cette sainte Église invisible dont nous savons qu’elle compte des païens, des hérétiques, des schismatiques ou des incroyants, dont Dieu seul sait les noms. »

Je vous laisse méditer tout cela, et je serais heureux si vous vous attachiez à diffuser ce carnet, sans oublier d’œuvrer toujours à faire connaître le Père de Chivré et notre association. En 2006, nous avions 167 abonnés ; en 2018, nous en avons encore 120 ! Ces seuls chiffres sont significatifs, mais je ne vois pas ce que nous pouvons faire pour inverser la tendance sans votre intervention, votre zèle à faire connaître et diffuser ce que nous publions !

Certains disent que ces prédications sont trop difficiles ! N’est-ce-pas plutôt que les esprits sont devenus trop tièdes ? Cela me rappelle cette forte réflexion de Mgr Escriva de Balaguer, dans Chemin : « La Messe est longue, me dis-tu ; et moi j’ajoute : parce que ton amour est court ! »

Abbé Michel Simoulin

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