Carnet spirituel n° 49

La personnalité (2e partie) - juin 2016

      Éditorial
      « Je cherche un homme », proclamait le vieux Diogène, armé de sa lanterne.
      Aujourd’hui, ce n’est plus une lanterne qu’il nous faudrait pour trouver un homme mais un véritable phare, plus puissant que le soleil, pour percer l’épaisseur des ténèbres humaines, et y retrouver ce qui fait un homme ! Si je considère les hommes publics, ceux dont on parle, ceux qui parlent, chantent et mènent les affaires du monde… ceux qui se proposent comme les modèles de l’homme d’aujourd’hui… tout est vide, creux, plat, uniforme, sans caractère ni personnalité ! Il n’y a plus d’homme, car il n’y a plus de caractère.
      Tel est le fruit le plus évident de la conjugaison du matérialisme et du laïcisme : nous n’avons plus d’hommes libres, capables de vouloir, de désirer, d’aimer en pleine indépendance d’esprit. Tout est aplati au niveau de la jouissance immédiate, et nul n’est plus capable d’aimer autre chose que ce que lui propose la société, cette société qui a perdu son âme et refuse à ses sujets de faire vivre leur âme.
      Et parmi ces hommes qui parlent et s’agitent, je cherche un ami du vrai, du bien, de l’ordre … un homme capable de gestes gratuits, ces gestes qui ne rapportent rien à leur auteur mais donnent tout le meilleur à ceux qui en bénéficient.
      Bien sûr, nous trouvons encore parmi nous des hommes de caractère, des personnalités réelles et vivantes, mais avouez que ceux qui occupent le devant de la scène, et ceux qui les suivent ne sont pas de ceux-là, hélas !
      Et nous risquons tous de nous satisfaire de cela, de ne plus oser nous lancer dans cette belle aventure d’une vie publiquement chrétienne, vécue dans la belle indépendance de l’esprit et du cœur, animés seulement par la grâce divine et capables de gestes personnels qui affirment la vie d’une âme. Nous craignons tellement d’être différents et d’être considérés comme des fous, ou plus simplement comme des êtres bizarres ou anormaux parce que nous ne suivons pas les modes du temps. Les chrétiens ont toujours été « anormaux », c’est-à-dire « hors normes », non soumis aux « normes » de l’heure des hommes, mais aux seules « normes » de l’Évangile et de l’éternité.
      Sans y prendre garde, et sans qu’il y ait malice ou mauvaise volonté, nous sommes trop souvent soumis à ce sentiment étrange que dénonçait bellement le grand Ernest Hello : « Parmi les formes de l’habitude qui rendent les hommes ennuyeux, ternes, indifférents, sans couleur les uns pour les autres, sans action les uns sur les autres, il en est une qui s’appelle le respect humain. Le respect humain est une concession faite au néant, en vertu de laquelle l’homme qui veut ressembler un peu aux autres hommes, craint d’affirmer la vérité tout entière, par tous les langages dont il dispose. Même chez les meilleurs, le respect humain porte une atteinte, souvent inaperçue, mais presque toujours très profonde, à l’intégrité de l’homme. Quelquefois les blessures qu’il fait sont grossières et évidentes ; quelquefois elles sont si délicates et si imperceptibles que personnes ne les sent, excepté la lumière qui diminue dans l’âme. Par la plus légère complaisance de cette nature, l’homme trahit Dieu et lui-même. Il trahit la gloire par amour-propre.
      Une des puissances qui déroutent et subjuguent les hommes, c’est l’absence radicale de respect humain. Ce fut là, je crois, une des causes de l’ascendant causé par le curé d’Ars ; les hommes sont étonnés et renversés quand un homme ne fait à leurs erreurs aucune concession. Ils ont peur de celui qui n’a pas peur d’eux. »
     
      Ces conférences sur la personnalité peuvent nous sembler difficiles, mais elles sont tellement importantes qu’il nous faut prendre la peine et le temps de les lire et de les méditer. Elles expriment ce dont vivaient autrefois les chrétiens avant que la révolution interdise aux hommes de vivre selon leur âme, de vivre en hommes libres, de vivre selon ce qu’ils sont, soumis aux seules lois de l’esprit. Les saints ont tous été des hommes de caractère, animés par ce qui vit en eux bien plus que par ce qui vit autour d’eux.

     
     
      Abbé Michel Simoulin

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