Carnet spirituel n° 46

La prière (2e partie) - septembre 2015

      Éditorial
      Nous avons dû interrompre cette série sur la prière, et c’est dommage car il y a une profonde continuité entre ces conférences si importantes. Je profite quand même de cette pause pour vous proposer deux textes importants.
      Le premier est tiré de la lettre à Proba de saint Augustin, qui répond à une demande souvent faite : Pourquoi prier ? Lisons sa réponse : Pourquoi Dieu fait-il cela, lui qui sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n’attend point que nous lui apprenions ce que nous voulons, car il ne l’ignore pas ; mais les prières excitent le désir par lequel nous pouvons recevoir ce que Dieu nous prépare, car ce que Dieu nous réserve est grand, et nous sommes petits et étroits pour le recevoir : voilà pourquoi il nous a été dit : « Dilatez-vous ; ne vous mettez pas sous le même joug que les infidèles. » Cette grande chose, 1’œil ne l’a point vue, parce qu’elle n’a pas de couleur ; l’oreille ne l’a pas entendue, parce qu’elle n’est pas un son ; elle n’est pas montée dans le cœur de l’homme, parce que c’est vers elle que le cœur de l’homme doit monter ; mais nous serons d’autant plus capables de la recevoir, que notre foi s’y portera plus vivement, que nous l’espérerons plus fortement, que nous la désirerons plus ardemment. Tel est la première raison d’être de la prière : dilater nos cœurs, afin qu’augmentent en eux la foi, l’espérance et la charité et que Dieu puisse y introduire sa grâce toute-puissante !
     
      Mais il est un autre texte que j’aime beaucoup, tiré d’une autre conférence de Père. Puisque la prière met en œuvre la vertu d’espérance, et que la dernière conférence du carnet précédent amorçait la réflexion sur ce point, je ne résiste pas à la joie de vous le proposer :
      « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te demande à boire, c’est toi qui lui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive... »
      Tel est le chant d’espérance que saint Jean transmet à toute malice humaine consciente qu’elle existe et désireuse d’évoluer en bien, de remplacer le vide et l’absence qui la caractérisent par la plénitude des activités triomphantes propres a ces secours divins que nous appelons la grâce :
     
      1) à cause de la générosité sans explication de Celui qui nous les offre,
      2)à cause de la qualité inappréciable de ces secours.
     
      Le puits de Jacob est profond, dit la Samaritaine rongée par la malice de ses adultères, et Jésus de lui répondre qu’Il dispose d’une eau inépuisable en quantité et en qualité.
     
      En quantité : les volontés humaines les plus perverties, donc les plus épuisées en énergies vertueuses, peuvent fléchir, tomber, réfléchir, retomber... Les secours de Dieu demeurent à la portée de leurs désirs, la grande affaire est d’avoir soif de surnaturel. L’humanité récidive davantage en dureté qu’en miséricorde, l’humanité est naturelle. Le Christ récidive inlassablement en bonté, Il est surnaturel. La composition de Son Existence divine est inaccessible à la décomposition du découragement et de l’impuissance, Il continue de prouver Sa Divinité par la profusion de ses secours, lesquels réparent septante fois sept fois ce que la malice s’est efforcée de détruire en nous septante fois six fois.
     
      En qualité : le catalogue des malices humaines est d’une variété invraisemblable, chaque commandement de Dieu a de multiples manières d’être violé par une multitude d’humains, le flot fangeux des intentions délibérées, des actions délibérées, des paroles délibérées, coule épais et noir depuis l’entrée du paradis perdu jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à en donner la nausée à l’exquise délicatesse du Christ au jardin d’Agonie. Et pourtant, il n’est pas une tare, un vice, un crime, un adultère, un sacrilège, une trahison qui ne puisse enfanter un héroïsme, un sacrifice, une vertu, une sainteté dès que la vie inaltérable du Christ s’en mêle pour désorienter la malice qu’ils contiennent et réorienter la volonté qui l’a produite, vers des sommets où l’attendent, encourageants et enthousiasmants, Marie-Madeleine, Augustin, Paul de Tarse... et des centaines d’autres.
     
      Le surnaturel nous enveloppe ; n’y échappent que les libertés perverties jusqu’au refus d’être aimées plus qu’elles n’aiment leurs horreurs morales ; le désespoir est le seul acte humain d’où Dieu soit nécessairement absent puisqu’il consiste non seulement à ne plus Le posséder, mais à ne plus croire aux possibilités de Le posséder, alors que Lui, Dieu, a épuisé toutes les possibilités surnaturelles et naturelles de demeurer avec nous et en nous; c’est vraiment l’acte stupide par excellence puisque il est privé de toute grâce et de toute espérance de la grâce.
     
      L’Espérance ! L’Espérance ! La flamme dans la nuit, l’élan subit dans une santé défaillante, le sourire fleurissant sur les lèvres salées par les sanglots... L’Espérance, cette espèce de certitude qu’on est idiot d’avoir douté, cette prise de conscience immédiate et consistante que les réponses sont, que les solutions existent... L’Espérance, cette résurrection printanière de tout, dans le cœur parfumé de bonheur et dans l’intelligence secouée d’enthousiasme... L’Espérance, cette marche en avant avec tout un ravitaillement de mots, de cris, de chants, appropriés pour être davantage à la disposition de l’espoir comme la voile est à la disposition du vent. Ô mon Dieu ! Merci d’avoir créé l’Espérance sans laquelle je n’oserais pas marcher.
     
      Tout péché a sa grâce à lui, son secours à lui : remords, rougeur de honte, dégoût, une sanction, une conséquence qui fera réfléchir...
      Toute malice a sa contrepartie vertueuse,
      Toute tentation a son angle propice à la victoire,
      Toute déficience a son utilisation réparatrice.
     
      Tout, absolument tout, est accessible à la grâce et la grâce n’aura peut-être d’égal que la stupeur du monde lorsqu’au dernier jour les plus grands adversaires de Dieu, les plus farouches s’apercevront que, sans le savoir, leur malice était au service de la Sagesse divine, laquelle en définitive aura le dernier mot.
     
      Dieu ne recule devant aucune ruse pour faire aboutir la Grâce, mais le malin le lui rend bien pour la tenir en échec et pourtant, qu’il est consolant et vrai de constater qu’Elle a en définitive le dernier mot ; jusque dans ses succès, le Mal a le dessous par rapport au plan de Dieu. La grande humiliation de Satan sera de s’apercevoir au dernier jour qu’il aura travaillé pour la gloire de Dieu. Dans ses attaques, ses ruses, ses haines, ses triomphes et ses rages, il aura fait éclore de superbes prières, de sanglants sacrifices, s’épanouir de généreuses réparations, naître d’audacieuses initiatives, réveiller des vertus et des repentirs ; lui, le maudit, il aura fait chanter l’Amour et il en sera furieux ; lui, le ténébreux entêté, il aura obtenu pour Dieu d’éblouissantes soumissions et d’éberluantes fidélités qui le feront frémir de honte lorsque les bénis le jugeront.
     
      « Pas un cheveu ne tombe de vos têtes sans la permission du Père», traduisez : la Grâce veille à tout et sur tous. Quelle compagnie dans les solitudes les plus apparemment irrémédiables !
     
      Comme on comprend le cri d’enthousiasme de l’Église au matin du Samedi Saint « Felix culpa », heureuse faute puisque non seulement le bien existe, mais la malice est vaincue, ce qui est un bien nouveau que la vertu ne pouvait pas produire à elle seule.
     
      Heureuse faute sans laquelle l’homme n’aurait pas ajouté à sa couronne originelle les diamants de ses larmes, les rubis de ses expiations et les lumières de ses aveux.
     
      Effarante constatation : la perfection de la vie demande plus que la vie, elle demande à être sculptée sous la poussée de la grâce, par l’effort et par la souffrance pour prendre conscience que la plus impérissable de ses expressions consiste à s’immatérialiser. Le don de la grâce à l’homme est le plus fabuleux des cadeaux. Désormais nous sommes placés entre les ténèbres de notre malice et les éblouissants secours de Dieu ; le drame se joue entre cette alternative où le mystère des prédestinés et le mystère de notre liberté décident du mystère de notre bonheur ou de notre malheur.
     
      Comme une vie sans Dieu, sans espérance et sans grâce est incomplète ! La satisfaction naturelle qu’elle éprouve à n’être que naturelle, prouve, ou bien qu’elle connaît déjà le châtiment des bien-être trop terrestres, récompense des refus formels d’avoir laissé intervenir la grâce anxieuse de ravager la malice pour construire les bonheurs vrais, ou bien qu’elle n’a pas encore atteint ce mystérieux instant de la première rencontre où l’intelligence saisit qu’un autre lui propose d’étranges consentements accompagnés d’étranges certitudes.
     


      « Tu nous aimes tels que nous sommes
      Et c’est ça qui est chic.
      Admirable réalisme de l’amour, qui exclut la
      répugnance à 1’égard de n’importe quel homme.
      Tu aimes notre boue, Tu aimes notre sang
      Pour y broder de lumineuses expressions
      À coups de chutes, en nous baignant
      Dans les larmes de la honte, jusqu’à ce que
      Nous osions sourire à tes crucifiantes propositions.
     
      Tu n’es pas venu pour épousseter des ailes d’anges,
      Tu es venu pour ressusciter notre fange,
      En mêlant tes courages à nos impuissances,
      Tes sanglantes énergies à nos lascivités,
      Et c’est beau comme cela,
      Car nous devenons inséparables de Toi.
     
      Quand le désir, ou la décision, ou la fuite
      Font fleurir le pur et embaument la vertu,
      Nous sommes vraiment ensemble ;
      J’y suis parce que Tu y es
      Et Tu y es parce que j’y suis.
     
      Pour Toi, un homme, c’est une envie sacrée
      De sculpter du superbe,
      De rendre à son visage quelque chose du Tien
      Jusqu’à ce qu’il soit parvenu au terme
      Où l’exquise pureté ne lui coûtera plus rien.
      Celui qui ne lutte pas est celui qui T’ignore
      Et quiconque décide de n’aimer que son corps,
      Se prive de la tendresse irréprochable
      Dont seul, un baiser de Dieu est capable. »

     


      Abbé Michel Simoulin

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