Carnet spirituel n° 36

Les Saints non dominicains - mars 2013

      Éditorial
     
      Parmi les prédications du Père qui ont été conservées ou retrouvées, nous avons choisi de compléter notre regard sur les saints avec quelques-uns d’entre eux qui n’étaient pas dominicains. Nous ne pouvions pas ne pas introduire ces textes avec celle qui est la Mère et la Reine de tous les saints, ni oublier celui qui lui fut associé pour garder, protéger et même « éduquer » cet enfant que Dieu a voulu être parmi les hommes.
     Nous y avons joint quelques pages sur saint Jean, prises parmi une suite (malheureusement perdue) sur la messe, et, bien entendu, un beau sermon sur Saint Michel, le premier à avoir défendu la sainte gloire de Dieu. Chacun de ces saints a vécu la sainteté selon ses grâces et sa mission propre, mais tous ont vécu dans l’embrasement de la charité. Puissent-ils nous aider à réchauffer l’ardeur de nos cœurs pour que nous sachions nous compromettre avec Jésus-Christ et son Église, pour la gloire et l’honneur de Dieu.
     Mais celui qui doit nous être cher, bien que l’Église ait tardé à lui attribuer dans sa liturgie toute la place qu’il mérite, est bien l’immense saint Joseph. Lui qui avait choisi le silence et la discrétion pour mieux mettre en lumière Jésus et sa Mère, est demeuré longtemps dans l’ombre. Les saints en parlaient et louaient son éminente sainteté mais l’Église a longtemps hésité avant de lui donner place dans sa liturgie quotidienne. Il n’y a vu certainement aucun inconvénient, mais c’est à nous qu’il manquait.
     
     La plus ancienne mention du culte de saint Joseph en Occident apparaît dans le Martyrologe abrégé de Rheinau, composé aux alentours de l’an 800 dans le nord de la France. On y lit au 19 mars : Ioseph sponsus Mariae. La mention de Joseph époux de Marie ou nutritor Domini se lit de plus en plus souvent du IX° au XIV° siècle. Mais c’est au XV° siècle que le culte de saint Joseph connaît un réel éclat sous l’influence de saint Bernardin de Sienne, de Pierre d’Ailly et surtout de Jean Gerson (+ 1420) chancelier de Notre-Dame de Paris, qui contribua puissamment à susciter le souhait d’une fête en l’honneur de saint Joseph. Celle-ci, au dire même de Gerson, était déjà célébrée, le 19 mars, chez les Augustins de Milan et, à des dates qu’il déclare ignorer, en beaucoup d’endroits d’Allemagne. Il semble qu’en France elle fut d’abord célébrée à Chartres comme fête des Fiançailles (ou du Mariage) de Marie et de Joseph, en raison d’une fondation d’un chanoine ami de Gerson. C’est ce dernier qui en avait composé l’Office. La fête du 19 mars se répandit surtout à partir de 1480, après avoir reçu l’approbation du pape Sixte IV. Grégoire XV devait la rendre obligatoire pour tout le rite romain en 1621.
     
     Mais c’est surtout Pie IX en 1870, puis Léon XIII en 1899, qui vont le faire sortir de l’ombre. Le 4 mars 1871, le cardinal Pie (1815-1880) évêque de Poitiers, après avoir communiqué les décisions pontificales à son clergé, dans une importante Instruction Pastorale, répondait à la question : « Pourquoi la dévotion à saint Joseph a-t-elle été si tardive ? ». « Le culte de saint Joseph, répond-t-il, était un de ces dons que le père de famille, comme un prudent économe, s’était proposé de tirer plus tardivement de son trésor... Le voile qui couvre le nom et la puissance du vénérable Joseph durant les premiers âges chrétiens apparaît comme le prolongement du silence dans lequel a été enveloppée sa carrière mortelle ; c’est la continuation de cette vie cachée dont les splendeurs devaient d’autant plus émerveiller l’intelligence et le cœur des fidèles que la révélation en aurait été plus longtemps contenue. »
     
     Pourtant, dès 1866, une pétition avait recueilli en Italie 150.000 signatures pour que saint Joseph reçoive le culte de suprême dulie, et que son nom soit introduit dans certaines prières de la Messe, entre autres dans le Canon. Au Concile de Vatican I une nouvelle pétition groupa les signatures de 38 cardinaux, 218 évêques et 43 supérieurs généraux. Une troisième pétition recueillit entre 1887 et 1907 les signatures de 892 cardinaux, patriarches, primats, archevêques et évêques d’Orient et d’Occident. Parmi les signataires, nous trouvons le Cardinal Giuseppe Sarto, futur saint Pie X, Patriarche de Venise. D’autres pétitions suivirent, mais toutes se heurtèrent à la même difficulté exposée par Léon XIII qui, tout en se réjouissant d’une dévotion toujours grandissante, « n’a pas jugé opportun d’enrichir le Saint Patriarche d’honneurs liturgiques qui apporteraient un changement à l’ordre depuis longtemps sagement établi ». En particulier, le Canon de la Messe est resté intangible depuis saint Grégoire le Grand. Saint Joseph demeurera donc absent des prières de la Messe jusqu’au décret du 13 novembre 1962, introduisant le nom de saint Joseph dans le Canon de la Messe juste après celui de la Très Sainte Vierge Marie dans la prière du Communicantes.
     Les fondements théologiques du culte éminent rendu à saint Joseph ne manquaient pourtant pas : son véritable mariage avec la Très Sainte Vierge, vrai mariage avec la Vierge Marie, vrai mariage où seule manque l’union charnelle - sa réelle paternité sur l’Enfant-Dieu - son éminente sainteté - son patronage universel sur l’Église catholique - la dévotion singulière qui se manifeste chez les fidèles dans toutes les parties de l’Église.
     Le plus délicat est certainement la notion de paternité de saint Joseph. Il est souvent parlé de Joseph père adoptif ou putatif, mais il est un autre terme qui pourrait lui être appliqué, celui de paternité « vicaire ». C’est ce que suggère la préface même de saint Joseph « ut paterna vice custodiret ». Saint Joseph a reçu de Dieu lui-même l’office de gérer sa propre puissance paternelle sur son Fils dans son Incarnation. Cette paternité est parfaite et totale, hormis l’acte de la génération charnelle, qui n’est certes pas le plus important dans la paternité, qui est avant tout un ministère spirituel. « La vraie grandeur de saint Joseph est d’être chef de la Sainte Famille, dans laquelle il est le père par fonction vicariale »
     
     Dans une de ses prédications, le Père nous dit : « Je n’ai pas à choisir, je n’ai qu’à décrire les raisons du silence, les raisons de la justice, les raisons de l’obéissance de ce descendant des rois, nimbé de la noblesse de son travail, et mieux encore de la noblesse de son âme ». C’est ce qu’il développe dans ces différentes prédications, et nous aurons grand profit à méditer ces encouragements. Certaines prédications s’adressent à des jeunes, d’autres à des patrons, d’autres à des ouvriers, mais nous sommes tous attelés à une œuvre qui, pour être chrétienne, nous impose de pratiquer ces mêmes vertus du grand saint Joseph.

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